L’homme riche et ses greniers

Écrit par Philip Ribe. Publié dans Mini nouvelle

Homme riche dans une limousine


”Franchement, c’est quand même pas notre faute si les gens meurent de faim en Afrique parce que les prix des céréales montent…“

 

Bonjour John,

— Bonjour Monsieur, votre vol était agréable ? Bienvenue à la maison…

— Merci, ça fait plaisir d’être de retour à New— York, même les hôtels de luxe sont crasseux dans ces pays… Bon récupérez mes bagages et allons-y. 

— Bien Monsieur, immédiatement.

Confortablement installé à l’arrière de son immense limousine, Steven pianote sur son Smartphone. 

— Salut Edd, oui, je suis de retour, trois semaines à sauter d’un avion à l’autre, j’en ai vraiment ma claque, je pense par contre que ça en valait la peine… un moment, j’ai un double appel, ne quitte pas…

— Oui, ha bonjour c’est vous, quelles nouvelles ?... Oui je suis déjà au courant,  la sécheresse en Ukraine, c’est bon pour nous ça… Exactement, non on ne vend rien pour le moment, chaque jour qui passe, les prix montent… Mais oui, je sais…Effectivement c’est un risque, si les média et ces fichus altermondialistes s’en mêlent, ça pourrait ternir l’image de notre groupe… Franchement, c’est quand même pas notre faute si les gens meurent de faim en Afrique parce que les prix des céréales montent… Le but d’un entrepreneur, c’est de gagner de l’argent !

— Edd ? Oui, ça y est, je suis là… Non, c’était un de mes courtiers en Europe de l’est… Sécheresse en Ukraine, c’est bon pour nous, avec un peu de chance il y aura aussi quelques bonnes grosses inondations en Inde… Les prix n’ont jamais été aussi hauts et là, ça va exploser !… j’ai eu l’idée du siècle l’an dernier en faisant tripler la capacité de nos silos, ils sont pleins à craquer, tout est bien au sec, plus qu’à patienter un peu…avec ça, on va se gaver un max. Tu te rappelles cet idiot de Rob qui voulait pas investir parce qu’il avait peur du bug de l’an 2000 ! J’ai bien fait de le virer.  On est en 2001 et ça a jamais été aussi bon pour nous… OK on se voit au prochain conseil d’administration pour faire le point, d’ici là je suis certain que les prix vont continuer de grimper.

Il raccroche, se cale dans son fauteuil en cuir, consulte sa tablette tactile…

— Ah, si mon père pouvait me voir il serait fier de moi, il n’aurait jamais imaginé qu’un jour son fils serait à la tête d’un empire céréalier… Lui, le petit agriculteur perdu au fin fond d’un état pourri… Jamais savoir si il y aurait assez à manger pour la semaine suivante… Toujours trimer pour joindre les deux bouts, bon c’est vrai qu’on a jamais eu faim, il disait : Dieu pourvoira…Enfin tout ça c’est derrière, avec ce que j’ai déjà et ce que je vais encore engranger cette année, on peut dire que je suis vraiment à l’abri du besoin… Il sourit à cette idée réconfortante. 

— Allô, ah, c’est toi Travis, oui, oui je suis rentré très tôt ce matin... non je vais direct aux bureaux, oui, aux tours jumelles. Tu peux pas savoir l’effet que ça a eu pendant ce voyage. Chaque fois que je donnais une carte de visite, je pouvais les voir loucher et me regarder différemment, il y en a même un qui m’a demandé : vous avez vos bureaux au « World Trade Center » ?  T’aurais vu sa tête quand je lui ai dit qu’on avait la moitié d’un étage rien que pour nous, tout en haut… Oui, j’y vais directement depuis l’aéroport, tout le monde peut pas comprendre mais, quand je suis là— bas et que je regarde le monde d’en haut, là je me sens vraiment vivant… En fait c’est ce qui m’a le plus manqué pendant ce voyage, quand je suis dans mon bureau, je me sens vraiment en sécurité, plus peur de chopper une saleté en buvant un truc pas net, ou de tomber malade en mangeant quelque chose de douteux… sans parler des pickpockets qui pullulent dans les hôtels et les aéroports… Oui, je sais, ça valait le déplacement, avec ces nouveaux contrats on risque de passer numéro un ! Belle année en perspective ! Bon, je te laisse, on arrive.

— John, vous pouvez me déposer ici et ramener la voiture à la maison, je prendrai un taxi ce soir, ah oui, avec tous ces décalages horaires j’ai perdu le compte, on est quel jour aujourd’hui ?

— Nous sommes le 11, le 11 septembre Monsieur, Bonne journée…

 

Retrouve le récit original dans Luc 12:15-21

FaLang translation system by Faboba