Rien compris

Écrit par Philip Ribe. Publié dans Mini nouvelle

Nicolas, Romain et Émilie traversent à grandes enjambées la salle du conseil avec son immense table ovale. Une heure auparavant, ils étaient une trentaine, complets sombres et chemises blanches, assis autour de cette même table pour une réunion exceptionnelle. La crème des crèmes parmi les Traders de la Banque OVVA. Émilie est la première devant la porte du bureau du Président du Groupe. La colère l’étouffe.

Habituellement, il est hors de question de frapper à cette porte sans rendez-vous mais là, elle est prête à cogner jusqu’à ce que les poings lui fassent mal !

— Je n’arrive pas à le croire ! J’ai l’habitude qu’on nous traite de requins mais au moins les requins ne se mangent pas entre eux ! Elle est furieuse. Romain se glisse entre elle et la porte et met les deux mains en avant pour l’arrêter.

— Attends, on va aller voir le boss, c’est sûr, mais là, il faut d’abord que tu te maîtrises !

Elle baisse la tête, respire un grand coup, expire longuement et fait un pas en arrière.

— Ok, c’est bon, je me calme.

— C’est Nico qui lui expliquera, précise Romain.

 

Ils sont assis dans de confortables sièges en cuir d’un côté du bureau. En face d’eux, Henry, le président de la Banque, écoute attentivement Nicolas lui exposer les faits.

— Vous vous rendez compte Monsieur, juste en sortant de la réunion… Après ce que vous avez fait…

 

Et quelle réunion ! En quarante-cinq ans de métier, il n’a jamais vécu un moment comme celui-là. C’est vrai que c’est lui qui l’avait engagé trois ans plus tôt, ce jeune diplômé prometteur. C’était déjà visible qu’il avait « les dents qui rayaient le carrelage » mais en même temps, c’était l’essence même du métier, être ambitieux, prendre des risques, anticiper, réagir au quart de seconde. Son groupe avait les meilleurs traders de la place. Ambitieux, oui, mais là, Aurélien était allé trop loin. Non seulement il avait pris des risques inconsidérés sur des valeurs spéculatives, ce qui était contre la ligne de la maison mais en plus, en essayant de camoufler ses pertes, il avait aggravé la situation. Résultat des courses, la banque avait perdu un peu plus de quatre milliards d’euros! Cependant, à la différence d’un cas récent qui avait défrayé la chronique, l’affaire était restée interne. OVVA avait les reins solides. Depuis plus de vingt-cinq ans qu’Henry en tenait les rênes, il n’avait cessé de consolider leurs positions en refusant, justement, les risques inconsidérés, les opérations opaques. En réunion cet après-midi, après avoir passé un méga savon à Aurélien et profité de l’occasion pour avertir les autres, il avait décidé que la Banque allait absorber la dette. On ne laisse pas tomber ses collaborateurs. Aurélien ne perdrait même pas son poste, il serait juste « coaché » pendant quelques temps par un professionnel plus âgé qui devait l’aider à discerner les limites à ne pas dépasser.

La voix de Nicolas le sort de ses pensées.

 

— Vous comprenez Monsieur, après ce que vous avez fait pour lui aujourd’hui, il était encore dans le hall d’entrée quand il a eu cette altercation avec Sandrine, la réceptionniste. Elle lui avait emprunté cinq mille euros, pour aider son frère à démarrer une petite entreprise. Il voulait qu’elle le rembourse immédiatement et elle n’avait pas encore de quoi. Comme il avait fait un contrat super bien ficelé, il a menacé de l’assigner en justice s’il n’avait pas l’argent demain matin et en plus, il réclame des dommages et intérêts!

 

Henry était un homme patient, raisonnable même, mais là, c’était trop. 

— Ah, le petit saligaud, il n’a rien compris du tout ! Il s’est imaginé que c’était sa belle gueule qui lui avait sauvé la mise. Il n’a absolument pas réalisé le cadeau qu’on lui a fait...

 

Rouge de colère il saisit son téléphone.

— Allô ! Le service juridique ?  Ah, Hervé, c’est toi, bon écoute, tu as déjà classé les documents sur l’affaire avec le petit Aurélien ? Oui, celui de la réunion de cet après-midi. Bien, tu me ressors tout ça. Changement de programme ! Prépare tout ce qu’il faut pour transmettre au parquet. On porte plainte, on va lui demander jusqu’au dernier centime... Oui les 4,3 milliards ! Il n'a pas fini de payer, c’est moi qui te le dis ! Et on le poursuit aussi au pénal !

 

Retrouve le récit original dans Matthieu chapitre 18, versets 23 à 35.

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