Corrie Ten Boom, messagère du pardon

Écrit par Marc Duverger. Publié dans Profession de foi

« Des thons, sûrement des thons ! »

C’est ce qu’on dirait aujourd’hui de deux filles, âgées respectivement de 48 et 56 ans, qui seraient toujours restées à travailler chez leur papa sans jamais trouver de compagnon. Et pourtant, deux filles qui avaient cet âge en 1940 brillent aujourd’hui comme des soleils dans le Royaume de Dieu. Il s’agit de Corrie et Betsie Ten Boom, filles de Casper Ten Boom qui avait alors 80 ans. Casper, horloger à Haarlem, Pays-Bas, était un homme régulier comme les horloges qu’il réparait. A 8h15, il prenait son petit déjeuner, à 8h30, il lisait un chapitre de sa Bible et priait devant sa famille. Il rejoignait ensuite son atelier avec ses filles jusqu’à midi. Repas à 12 heures, atelier à nouveau, dîner à 18 heures, nouvelle lecture de la Bible, veillée familiale et coucher à 21h15. Tel est le rythme qui a baigné la vie de Corrie et de Betsie jusqu’en 1940.  « Quel ennui, deux vies gâchées ! » ajouterait-on encore aujourd’hui.

 

 

1940-1945, années terribles

En mai 1944, les Allemands envahissent et occupent les Pays-Bas. Une partie de la population adhère à l’ordre nouveau que les Nazis veulent établir en Europe. Chez les Ten Boom, on prie. L’ordre nouveau comprend le recensement des Juifs, leur éviction de la société et bientôt la déportation et l’extermination. Pour Casper, homme de principes, « on ne touche pas à la prunelle des yeux de Dieu ! » Du principe à l’action, il n’y a qu’un pas : c’est ce qui s’est passé quand quelques Juifs ont cherché refuge à La Bege, la grande maison-atelier des Ten Boom. Leur ouvrir la porte était une chose, les entretenir et les soustraire aux recherches de la Gestapo était un vrai défi quand on sait qu’il y avait une grave pénurie alimentaire, un couvre-feu, des espions partout…

 

Résistance

Les Ten Boom sont alors entrés activement en résistance. Particulièrement Corrie, qui s’est rapprochée des « messieurs Smit », patronyme de tous les résistants. Elle s’est ainsi procuré des cartes de rationnement volées et a fait aménager dans sa chambre un réduit secret dans lequel pourraient se réfugier leurs six hôtes juifs, au cas où le système d’alarme se déclencherait. Indécelable, la cachette ! Quelqu’un qui aurait connu la chambre de Betsie auparavant ne se serait douté de rien. Tout en hébergeant dans des pièces discrètes ces six personnes susceptibles de rejoindre leur cachette en 90 secondes et sans laisser la moindre trace, les Ten Boom n’en poursuivaient pas moins leurs activités habituelles : travail à l’atelier, réunion de prière de quartier et aide en tout genre envers quiconque en avait besoin.

 

Trahison

« Tante Corrie, ma femme vient d’être arrêtée ; on m’a dit que vous pouviez m’aider pour corrompre un fonctionnaire et la faire libérer, j’aurais besoin de 600 guildes ». Corrie écouta avec méfiance l’inconnu venu lui adresser cette demande mais, dans son élan de cœur habituel, elle le pria de revenir le lendemain. En fait, cette nuit même, le 23 mars 1944, Corrie est réveillée d’un sommeil fiévreux par ses hôtes venus se réfugier précipitamment dans la cachette. A peine s’est-elle remise au lit, qu’un homme en civil fait irruption dans sa chambre et la somme de s’habiller et de descendre. En bas, elle retrouve son père et sa sœur entourés de plusieurs officiers de la Gestapo : « Où sont les Juifs ? ». Malgré les coups, personne n’en dit rien. On les conduisit alors au commissariat puis, de là, à la prison de Scheveningen près de La Haye. On sépara alors les deux sœurs de leur père. Dix jours plus tard, Casper Ten Boom, 84 ans, était rappelé à Dieu par une pneumonie ; il avait su rester digne jusqu’au bout dans l’épreuve. Malgré tous les sondages et démolitions réalisés à La Bege, les hommes de la Gestapo n’ont jamais pu trouver la cachette. Deux jours plus tard, des policiers néerlandais chargés de la surveillance du bâtiment ont permis aux emmurés de fuir par les toits.

 

Prison et camp aux Pays-Bas

Le parcours de Corrie et de Betsie allait alors s’apparenter à une descente aux enfers. Corrie et Betsie furent séparées à leur tour puis jetées dans des cellules sordides et minuscules déjà occupées par d’autres prisonnières. A l’occasion d’une visite médicale, Corrie put se procurer les quatre Évangiles en petits fascicules. Ils lui seront d’une précieuse aide pendant les trois mois d’isolement, coupés d’entretiens, dans lesquels on la mit ensuite pour obtenir d’elle des renseignements. Hardiment, Corrie ne renseigna l’officier chargé de l’interroger que sur sa foi en Christ. En juin, toutes les prisonnières furent déménagées vers le sinistre camp de Vught au sud du pays. Malgré la promiscuité, les conditions d’hygiène déplorables, les 12 heures de travail par jour en usine, la discipline violente et injuste… les deux sœurs appréciaient de se retrouver et organisaient avec quelques compagnes des lectures bibliques ainsi que de ferventes réunions de prière. Cependant, la santé de Betsie, déjà fragile avant son arrestation, s’altérait de jour en jour. En novembre, les femmes, terrifiées, entendirent l’exécution de tous les prisonniers hommes. Peu après, on les fit sortir…  Était-ce leur tour ? Leurs geôliers les entassèrent dans des wagons à bestiaux et les conduisirent, plus mortes que vives, en Allemagne.

 

Ravensbrück

Le seul nom de ce tristement célèbre camp de concentration pour femmes faisait frémir quiconque en entendait parler. Sa réputation n’était pas surfaite : Corrie et Betsie furent introduites dans un baraquement surpeuplé dans lequel grouillaient puces et poux. Réveillées à 4 heures, les prisonnières étaient soumises à un appel interminable pendant lequel elles devaient rester debout dans le froid, quel que soit leur état de santé, puis elles partaient travailler dans une usine voisine où elles déplaçaient et triaient de lourdes ferrailles. A la nuit, on leur donnait une soupe claire et infecte puis on les renvoyait sur leurs paillasses puant le vomi et l’urine. C’est dans ces dortoirs que Corrie et Betsie, profitant de ce que les gardes se tenaient à l’écart des parasites, se mirent à organiser des études bibliques dont la fréquentation augmenta de jour en jour. Par une habile chaîne de traduction, des femmes venues de toute l’Europe, pouvaient entendre l’Évangile dans leur langue.

 

Depuis l’abîme le plus profond

La santé de Betsie ne cessait de se dégrader, elle ne pesait plus que quarante kilos. A la mi-décembre, Betsie s’effondra lors d’un appel mais, au lieu d’être aussitôt conduite à la chambre à gaz, comme c’était toujours le cas, elle fut transportée à l’hôpital. Sa sœur recueillit là ses dernières paroles : « Corrie, nous devons leur dire qu’il n’existe pas d’abîme si profond que l’amour de Dieu ne puisse l’atteindre ! » Le lendemain, Corrie vit au travers d’une vitre givrée une infirmière recouvrant le visage de sa sœur : Betsie avait rejoint les bras de son Père céleste. Deux jours après, Corrie pleurait encore quand une voix l’appela, de manière inattendue, par son nom. On la conduisit dans un bureau ou un officier apposa sur une feuille la concernant un tampon portant la mention « Libérée ». « Libérée vers la chambre à gaz ? » se demanda-t-elle, mais l’inexplicable se produisit : Corrie et plusieurs autres prisonnières furent renvoyées chez elles.

 

Délire ou providence ?

Revenue à Haarlem, Corrie put réoccuper la maison familiale et rouvrir l’atelier, mais elle ne pouvait se satisfaire de la reprise de son activité, dans un pays de jour en jour étranglé par une occupation interminable où le désespoir régnait partout. Non, il n’y avait pas d’abîme trop profond… Il fallait le dire à ses concitoyens. C’est ce qu’elle fit sans tarder dans les maisons et dans les Églises, racontant comment sa sœur et elle avaient été encouragées tout au long de leurs internements successifs... Après la capitulation de l’Allemagne, Corrie sentit que le Seigneur l’appelait à accueillir et à consoler ceux qui revenaient traumatisés des camps allemands. Une veuve, endeuillée par la perte de presque toute sa famille, se présenta peu après pour lui dire que Dieu lui avait clairement demandé de lui offrir sa maison. Interloquée, Corrie lui répondit qu’elle recherchait une maison semblable à celle que Betsie mourante lui avait décrite dans une sorte de délire. Or, c’est bien ce qu’offrait cette dame : une grande maison au parquet vernis avec un escalier éclairé et des statues de marbre dans des niches ! Ainsi a commencé la longue carrière du foyer de Haan.

 

L’ambassadrice de la réconciliation

Bientôt les anciens déportés ont été rejoints par une autre catégorie de désespérés : les collaborateurs hollandais, rejetés alors par toute la société. Ainsi ont cohabité à Haan des déportés et ceux qui les avaient dénoncés ! Cela ne s’est pas fait sans peine, mais la conviction de Corrie était grande : « Dieu demande à ceux de son peuple de se pardonner mutuellement. Grâce à Son amour, les uns et les autres peuvent devenir frères et sœurs quels que soient leur passé et leur nationalité ». C’est ainsi que Corrie a été conduite à pardonner à celui qui l’avait dénoncée à la Gestapo, l’homme aux 600 guildes ! Inlassablement, sur trois continents, par des conférences, des livres et même un film (Dieu en enfer), Corrie a porté le message de la réconciliation jusqu’à sa mort survenue le 15 avril 1983. Son corps repose, dans l’attente de sa résurrection, sous un marbre portant la mention « Jésus est vainqueur ». Alors… tu rayes « thon » de ton
vocabulaire ?!

À lire : Corrie Ten Boom Gardienne du repaire des anges, Collection Les Héros de la foi,  JEM Editions.

À voir : Dieu en enfer, film de Collier James F., Ed. Sephora

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