La vérité dans l’amour

Écrit par Marc Duverger. Publié dans Profession de foi

1932, Hampden Sydney, Virginia, US. Plus l’orateur avance dans son argumentation, plus Edith Seville sent son esprit bouillonner, quoi ? Jésus n’est pas Dieu ! Quoi ? La Trinité serait une invention des chrétiens ! Quoi ? Toutes les religions conduiraient également à Dieu ! C’en est trop ! Edith s’apprête à bondir de son siège et à reprendre vertement le loup déguisé en brebis qui s’adresse ainsi aux étudiants. Mais elle n’en a pas le temps, un jeune homme s’est déjà levé. Par quelques citations de la Bible bien senties Francis Schaeffer réfute l’orateur et Edith doit se contenter de prendre la parole en second. 

 

Présentations

Les deux jeunes gens se rencontrent au sortir de la conférence et se présentent l’un à l’autre. 

Edith 18 ans, est née dans une famille de missionnaires et a vécu en Chine ses premières années ; tombée dans la marmite chrétienne dès son plus jeune âge elle se souvient avoir aimé Jésus et prié depuis aussi loin que remontent ses souvenirs. 

Francis, 19 ans, a vécu dans une famille modeste qui se désintéressait totalement de la foi. Il se destinait à devenir artisan dans le bâtiment, comme son père, jusqu’au jour où, venu acheter une grammaire anglaise, il sort d’une librairie en emportant par erreur une « Introduction à la philosophie grecque ». Intrigué, il la lit et découvre que tout un univers lui échappe, celui des questions essentielles. Il lit alors la Bible et devient résolument chrétien. Sa lecture de la Genèse, lui a révélé l’égarement de l’homme, son propre égarement et la lecture de l’Evangile lui a permis de saisir l’antidote de ce poison mortel, la foi en Jésus-Christ. 

Les présentations faites, Edith et Francis comprennent que leurs vies seront désormais liées. En 1935, ils se marient en 1937 Francis devient pasteur. 

 

La défense de la Vérité

Triste état que celui des Églises d’Amérique en ces années d’avant-guerre, les idées « libérales » gagnent les congrégations religieuses et les instituts bibliques, de plus en plus de pasteurs ne croient plus en l’inspiration de la Bible et entraînent dans ce doute leurs paroissiens ; les Églises troquent la foi en Dieu contre un humanisme social et politique, elles deviennent des coquilles vides, encore impressionnantes mais sans vie. Francis sort son épée pour en découdre contre les libéraux, son caractère entier l’y pousse, jusqu’au jour où il comprend que la Vérité doit se défendre dans l’amour. 

Le ministère de Francis et d’Edith change alors de tournure, à Grove city, sa communauté passe, en trois ans, de cent-dix membres à plus de cinq-cents. Francis se signale par sa capacité à aborder des hommes et des femmes de tous âges, de toutes conditions, instruits ou ignorants, athées ou « religieux » et, derrière lui, Edith manifeste une hospitalité si dévouée que les plus endurcis finissent par se sentir chez eux dans le foyer des Schaeffer avant de rejoindre la « maison du Père », l’Église.

 

Dans l’Europe en reconstruction

Témoin à distance de la seconde guerre mondiale, Francis, qui est d’origine allemande, prend la plume pour démontrer aux chrétiens que l’antisémitisme ne trouve aucune justification dans le Nouveau Testament et qu’il faut rejeter en bloc la politique d’Hitler. Son regard perçant sur l’actualité internationale et les orientations prises par les Églises protestantes lui valent, en 1947, d’être envoyé comme observateur en Europe pour visiter les congrégations chrétiennes et les encourager à s’appuyer sur la Bible seule. A cette date Edith et Francis ont trois enfants ; le couple choisit de rayonner à partir de la Suisse. Le bilan est vite fait, pratiquement toutes les dénominations protestantes sont passées au « libéralisme », la foi n’est plus fondée sur la Bible, ceux qui sont à la recherche ne sont plus dirigés vers le Christ. Or, la génération d’après-guerre en Europe cherche intensément à quoi se raccrocher et se dirige vers « l’existentialisme » de Sartre et adopte avec enthousiasme le communisme.

Francis et Edith sont profondément troublés, comment faire si les Églises n’ont plus rien à apporter ? Après de douloureuses remises en question Francis et Edith deviennent convaincus que seule la foi chrétienne vécue par le Saint-Esprit, dans l’amour et Bible en main est à même de devenir contagieuse et que, pour cela, il faut commencer par soi-même et accorder à la prière la place centrale qui lui revient. 

 

1955 l’Abri

C’est une idée d’Edith… « Accueillons ceux qui cherchent, ouvrons-leur nos portes et nos cœurs, vivons la joie d’être chrétiens » et Francis de rajouter : « Soyons ouverts, capables d’aborder tous les sujets, de répliquer à toutes les idéologies à la mode par les paroles et par les actes, par l’Evangile et la sainteté de nos vies » et, à l’unisson, « l’Abri sera le rivage de ceux qui sont ballotés par les tempêtes ». Le projet mûrit dans un moment critique, Francis et Edith perdent le soutien de leur dénomination et les autorités cantonales prononcent un arrêté d’expulsion de la famille Schaeffer. Mais Francis et Edith ne sont pas si seuls, grâce aux aides des parents d’Edith et de plusieurs personnes venues à la foi par leur témoignage, ils acquièrent un grand chalet dans les montagnes vaudoises. 

 
 

« Accueillons ceux qui cherchent, ouvrons-leur nos portes et nos cœurs, vivons la joie d’être chrétiens »

 

L’accueil peut commencer… Guerre froide, menace nucléaire, guerres de décolonisation, pollution, tiers-monde, beatnick, hippies, Mai 68, philosophies orientales, New Age, chocs pétroliers et crise… ils sont de plus en plus nombreux ces « routards » ou ces brisés de la vie ou ces fanatiques agressifs à prendre la petite route d’Huemoz et le chemin qui conduisent au Chalet des Mélèzes. Ils trouvent là porte grande ouverte. Aucun tri, aucune sélection, aucune condition et la table des Schaeffer s’élargit, c’est là que sourit Edith, invariablement attentionnée et appliquée à relever la beauté du cadre naturel par une maison soignée, fleurie et décorée. Quand le couple ne peut plus suffire, d’autres familles viennent rejoindre les Schaeffer et accueillir à leur tour. Dans les échanges il n’y a pas de sujet tabou, toute question trouve une réponse à la fois bienveillante, rationnelle et biblique. Des vies changent, se fondent sur Jésus-Christ, deviennent lumière et rayonnent à leur tour.

 

Les armes spirituelles

Francis affirme qu’il n’y a aucune honte à être chrétien, et que le christianisme a réponse à tout sans sectarisme ni compromis, il crée tout un arsenal défensif et offensif : livres, films, conférences internationales… Pour lui le Christ doit être Seigneur dans tous les domaines de la vie sociale : littérature, cinéma, philosophie, sciences… ce qui implique que le chrétien doit faire des choix politiques, économiques et sociaux, notamment respecter la vie et refuser l’avortement, l’infanticide, l’euthanasie… On le retrouve sur tous les fronts, en témoignent les titres de ses ouvrages dont l’actualité reste brûlante : Libérés par l’Esprit ; Démission de la raison ; La mort dans la cité ; La Genèse, berceau de l’histoire ; La marque du chrétien ; La pollution et la mort de l’homme ; Dieu , ni silencieux ni lointain. Edith aussi écrit mais dans les domaines qui sont spécifiques en tant que mère et épouse. Son livre Affliction traite de la souffrance dans la vie chrétienne et paraît l’année même où un grave cancer menace la vie de son mari.

 

Trop tôt, si tard

Revenu aux USA en 1978 et, malgré les progrès constants de sa maladie, Francis continue conférences débats et tournage de films, il reçoit toujours des personnes en recherche, même depuis son lit d’hôpital ! Il sait que sa maladie fait partie de la condition humaine déchue qui conduit à la mort physique, il ne se révolte pas et manifeste d’autant plus sa reconnaissance envers Celui qui l’a arraché à la mort éternelle pour en faire son fils adoptif. Jusqu’au bout, il partagera cette glorieuse espérance, devenue pour lui une réalité depuis le 15 du mois de mai 1984.

Edith n’en continue pas moins à broder la tapisserie de sa vie, rappelant à tous qu’une vie se construit jusqu’au bout comme une œuvre d’art. A ses obsèques, le 30 mars 2013, son fils Franck résume ainsi ce qu’il avait reçu de sa maman disparue à 98 ans : « Voici ce que ma mère m’a transmis : pardonner, demander pardon, cuisiner, peindre, construire, jardiner, dessiner, lire, ranger la maison, voyager, aimer l’Italie, aimer Dieu, aimer la ville de New York, aimer Shakespeare, aimer Dickens, aimer Steinbeck, aimer Jésus, aimer le silence, aimer les personnes plus que les choses, aimer ma communauté et placer ma carrière et l’argent en dernier dans ma hiérarchie des valeurs et, par-dessus tout, aimer la beauté ». 

FaLang translation system by Faboba